Juste avant le port de Naples


I – Fuir, ensemble


C’était un soir sans importance, un de ces soirs où Paris n’a plus d’heure, seulement des fenêtres qui fument et des pas qui traînent sur le pavé. Il sortait d’un théâtre désert, les poches vides, les mains pleines de mots. Elle riait, comme on rit pour ne pas mourir d’ennui. Il leva les yeux, elle leva les siens; il n’y eut rien d’autre à faire que de se reconnaître.


C’était elle.
C’était lui.
Rien d’autre.


Le reste, les habitudes, les visages, la ville, la pluie, tout s’effaçait comme un décor mal peint.


— Tu crois aux révélations ? demanda-t-elle, sans raison.
— Non. Mais je crois aux fautes nécessaires.
— Alors on va s’aimer comme des coupables.
— Comme des enfants qui volent des allumettes.


Et tout partit de là.


Il s’appelait Georges, ou disait s’appeler ainsi. Elle, peut-être Léonie. Ce n’était pas important. Leurs noms n’avaient déjà plus d’adresse.


Ils décidèrent de s’enfuir parce qu’ils ne savaient plus revenir. Pas de plan, pas de valise, juste un vieux sac de toile et quelques broutilles : la correspondance de Camus et Cazares, un bouquet de  peinture, un paquet de cigarettes et une boîte d’allumettes, pour le symbole.


Ils sortirent de Paris à l’aube, dans un bus qui ne savait pas où aller. Elle dormait la tête contre la vitre, lui la regardait comme un poème qu’on relit sans comprendre comment il est né.


Le monde autour semblait leur en vouloir. Les sièges les regardaient comme on regarde une erreur. Il y avait quelque chose d’illégal dans leur manière de s’aimer, une chaleur trop vive, un feu qui annonçait déjà la cendre.


Regarde-les, murmura une vieille femme. Ils croient encore que l’amour sauve.
Elle a raison, dit Georges. L’amour ne sauve personne.
Mais il justifie tout, répondit Léonie, sans ouvrir les yeux.


Ils descendirent à la première station-service. Le bitume sentait la pluie, les affiches parlaient de promotions, et le ciel avait la gueule d’un film en noir et blanc. Il vola une voiture, comme on vole un instant. Une vieille 204, couleur soleil, où le toit s’est envolé.


Il rit, elle aussi. Ce n’était pas un vrai rire, plutôt une manière de dire on s’en fout.


C’est un crime ? demanda-t-elle.
C’est une danse, répondit-il.


La voiture partit, elle faisait un bruit de film muet. Ils ne regardèrent pas en arrière.

Sur la route, il citait Eluard, Malraux, Godard. Elle ne comprenait pas tout, mais elle aimait la musique de ses phrases.


Tu parles comme si tu écrivais ta vie.
Je l’invente.
Et moi, je la vis pour deux.


Ils s’arrêtèrent dans un village sans nom. Une boulangerie, une église, trois chiens et un policier qui faisait des mots fléchés. Elle acheta deux croissants avec un billet qu’elle n’avait pas.


Tu l’as volé où ?

Dans ta veste.
Tu m’as volé mon cœur.
Et ton portefeuille, aussi.


Ils éclatèrent de rire, très fort. Les gens les regardaient. Le boulanger fronça les sourcils. Il y avait toujours quelqu’un pour juger, quelqu’un pour prédire la fin des amours trop beaux.
Une femme murmura :


Ces deux-là, ils finiront mal. Les feux qui brillent trop fort finissent par brûler.


Mais eux n’entendaient rien. Ils avaient mis la radio à fond et chantaient faux.


Le soir, ils dormaient dans la voiture, garée au bord d’un champ.
Le vent faisait le bruit d’une mer qu’ils n’avaient pas encore vue.

Elle posa la tête sur ses genoux et dit :


Tu crois qu’on peut aimer toute une vie ?
Oui, si la vie dure trois jours.
Alors vivons vite.
Et brûlons lentement.


Le lendemain, ils firent leur premier vrai vol. Une station-service, encore. Quelques billets, un paquet de chewing-gums, un briquet. Georges avait sorti un vieux pistolet trouvé dans la boîte à gants. Il tremblait un peu.


L’homme derrière la caisse ne bougea pas, comme si la scène était trop absurde pour être vraie.


— C’est pour l’essence ou pour la poésie ? demanda le caissier.
— Les deux.


Ils prirent la fuite en riant, encore. Le rire sonnait faux, mais c’était le seul son qui restait.


Les journaux du lendemain parlaient d’un couple en cavale, “deux jeunes gens désœuvrés, armés, dangereux, romantiques.”


Ils découpèrent l’article et le collèrent sur le tableau de bord.


— Tu vois, on est célèbres.
— Oui. Et bientôt morts.
— On sera beaux, alors.


Ils s’arrêtèrent dans une auberge à moitié vide, sur la nationale.
Un patron qui ressemblait à Gabin, un chat borgne, des rideaux qui sentaient la bière. Ils mangèrent sans appétit.


— Tu penses qu’on peut mourir amoureux ? demanda-t-elle.
— Évidemment, j’y compte bien. Mais on meurt d’autre chose : du manque, du souvenir, ou d’un excès de lumière.
— Alors aimons jusqu’à brûler.
— C’est ce qu’ils disent tous avant de se consumer.

Elle rit, encore. Il l’embrassa sur la joue. Le patron secoua la tête :
Faut pas jouer avec le feu, les jeunes. Les flammes, ça ne prévient pas.


Mais ils étaient déjà dehors, à courir sous la pluie.


Leur amour avait la forme d’une fuite, d’un roman sans fin, d’un film sans morale.
Chaque geste semblait improvisé, chaque mot inventé.


Ils dormaient dans les voitures, sur les routes, dans les fossés. Ils parlaient du monde comme d’un vieux rêve dont ils se moquaient.


— Tu crois qu’on existe encore ?
— Seulement si on s’aime.
— Et quand on s’aime plus ?
— Alors on recommence.

Elle riait, il pleurait sans le dire.


Un matin, au bord d’une rivière, elle peignit son visage sur un morceau de tôle.


— Tu me peins comme un saint.
— Comme une faute divine.
— Tu m’aimes donc ?
— J’aime ce que tu rends possible.


Ils se regardèrent longtemps, sans mot. Le vent s’était levé. La route les attendait encore, droite et sale, pleine de promesses.


Avant de partir, il alluma une cigarette et dit doucement :


— Tu sais, j’ai entendu dire qu’il y a des feux qui ne brûlent pas.
— Ceux qu’on que regarde de loin ?
— Alors reste toujours près de moi.


Il la prit dans ses bras.
Le monde pouvait bien les condamner, les accuser, les prédire : eux s’en fichaient. Ils avaient trouvé le moyen le plus simple de ne jamais mourir : vivre trop fort, trop vite, ensemble.


Ils montèrent dans la voiture. Le moteur toussa.
Sur la route, elle lui dit :


Si on nous rattrape ?
On les attendra, en riant.


Et le jour s’éteignit sur leur fuite, comme un écran qu’on referme doucement sur un film qu’on aurait trop aimé.


II – Les routes blanches


Le lendemain, la route avait la couleur du silence.
Un gris pâle, presque blanc, celui des matins où tout semble possible et déjà perdu. La 204 roulait sans but précis, elle toussait à chaque virage, un bel acteur à qu’il reste quelques représentations avant de quitter la scène. Georges conduisait en chantonnant du Ferré. Léonie - pieds nus sur le tableau de bord - comptait les nuages comme on compte les fautes.

Ils n’avaient plus d’argent, plus d’essence, plus rien à perdre.


Mais ils leur restaient ce qu’on ne revend pas : la vitesse, le vent, le sentiment obscur de vivre hors du monde.


— On devrait s’arrêter quelque part, dit-elle.
— Pourquoi faire ?
— Pour voler quelque chose, par exemple. Juste pour continuer l’histoire.
— Tu veux un rôle de plus ?
— Je veux un peu d’action. Et du rouge à lèvres. 


Elle mit un disque dans la vieille radio du tableau de bord, qui jouait faux. Une chanson italienne.  Imenseta. La route se mit à danser.


Ils s’arrêtèrent dans une station balnéaire déserte. Tout semblait en attente - les hôtels fermés, les volets battants - avec une odeur de l’été disparu. Elle entra dans une boutique de souvenirs et ressortit avec une robe bleue, un peu trop chère.


— Tu l’as payée ?
— Non. J’ai souri.
— C’est plus cher, ça.
— Tant mieux.


Elle tourna sur elle-même, la robe dessinait un cercle autour de ses jambes.
Il la regarda comme on regarde une apparition.


— T’es belle à en faire oublier les sirènes d’alarme.
— Alors embrasse-moi avant qu’elles sonnent.


Ils s’embrassèrent.
Et les sirènes sonnèrent, évidemment.


Ils coururent jusqu’à la voiture.
Elle riait, lui aussi.
Le moteur eut un hoquet, puis la voiture bondit comme un animal blessé.

La police apparut derrière eux, les gyrophares rouges et bleus tourbillonnent dans un ballet de  carnaval.


Ils roulèrent vite, trop vite, la route se déformait.


— Tu sais conduire ? cria-t-elle.
— Non, mais je sais aimer.
— Ce n’est pas la même chose !
— Si, quand on le fait à fond.


Un virage manqué, un talus, la voiture s’arrêta dans un champ d’oliviers.


— Tu veux une olive ?

— Je n’aime pas les olives et tant mieux, parce que sinon j’en mangerai, et je ne supporte pas ça. 


Ils descendirent, haletants. Le vent sentait le métal et la peur.
Les voitures de police passèrent sans les voir.

Ils restèrent immobiles, les mains tremblantes. Puis elle éclata de rire.


— On est des héros de pacotille.
— Non. Des fous sublimes.
— Ça fait plus peur à dire.
— Alors ne le dis pas, vis-le.


Ils passèrent la nuit là, allongés sur le capot, à observer les étoiles.
Il parlait peinture, elle rêvait cinéma.


— Tu crois qu’on pourrait tourner notre histoire ?
— Non. Personne n’y croirait.
— Parce qu’elle est trop belle ?
— Parce qu’elle est vraie.


Les jours suivants furent une succession de routes blanches, de cafés sans clients, de stations essence désertes. Ils volaient un peu partout : une montre ici, une bouteille de vin là, parfois un plein d’essence.


Les journaux parlaient d’eux comme de deux fantômes : “un couple d’artistes devenus criminels”, “deux amants sans morale ni lendemain”.

Elle trouvait ça drôle.
Lui trouvait ça triste.


— Ils nous voient comme des monstres.
— Tant mieux. Ça nous évite d’être normaux.
— Mais tu sais… le monstre, c’est celui qui aime trop.
— Alors je suis coupable.


Ils rirent encore.
Mais le rire sonnait plus grave, désormais.


Une après-midi, ils croisèrent un autostoppeur.
Un type maigre, avec une valise et des yeux fatigués.


— Vous allez où ? demanda-t-il.
— On fuit. répondit Léonie.
—  Quoi ?
—  Tout.
— Alors je monte.


Il resta avec eux une demi journée. Le soir, ils s’arrêtèrent dans un vieux motel. L’homme dormait, Georges et Léonie parlaient sur le balcon.


— On devrait le tuer. dit-elle, doucement.
— Pourquoi ?
— Pour rien. Pour voir si ça change quelque chose.


Il la regarda longuement.


— Tu veux jouer à ça ?
— Je veux savoir si la vie nous appartient vraiment.


Le lendemain, l’homme n’était plus là.
Personne ne parla de lui.


La route reprit, encore.
Ils s’enfonçaient dans le Sud. Les paysages devenaient clairs, presque irréels. Les pins, les cigales, la mer au loin; tout semblait trop beau pour durer.


Ils volèrent encore, une station-service, une caisse de supermarché.
Leurs gestes devenaient précis, presque mécaniques.
Lui peignait le matin sur les vitres embuées, elle écrivait des mots sur les miroirs des motels.


— On est devenus nos propres fantômes, dit-il un jour.
— Non. On est devenus nos propres dieux.

Il sourit, vraiment. 


Dans un petit port, un vieil homme les reconnut.
Il leur proposa un bateau, contre un portrait.
Georges peignit son visage, lentement, avec tendresse.
L’homme sourit.


Vous avez l’air de courir après la mer.
On court après le silence. répondit Léonie.


Ils restèrent trois jours.
Le quatrième, la police arriva.
Ils s’enfuirent par la falaise, laissant la 204 derrière eux.
Ils couraient, main dans la main, jusqu’à la plage.

Le soir, ils s’abritèrent dans une cabane abandonnée.
La mer frappait les planches comme un tambour.


— Tu crois qu’on est maudits ?
— Non. On est libres. Et la liberté fait peur aux autres.
— Et à nous ?
— Un peu.


Ils s’embrassèrent.
La pluie les enveloppa.


Le lendemain, ils se regardèrent longtemps, sans parler.
Quelque chose avait changé, un silence, une fatigue dans les yeux.
L’amour était toujours là, mais il pesait un peu plus, comme un fruit trop mûr.


Elle dit doucement :


— Si on s’arrêtait, maintenant ?
— Et qu’on faisait quoi ?
— Rien. Vivre simplement.
— Simplement, c’est déjà mourir un peu.


Elle sourit tristement.
Il prit sa main, la serra fort.

La route, encore, les appela.


Ils volèrent une décapotable. Une Alfa Romeo rouge.
La voiture filait sous le soleil, légère, presque heureuse.
Le vent faisait voler la robe bleue de Léonie.
Elle riait.


Il la regardait, amoureux et perdu.


— Regarde, on dirait un film.
— Oui. Mais sans fin heureuse.
— Ça dépend du spectateur.
— Et toi, tu veux qu’il pleure ou qu’il rie ?
— Qu’il nous croie.


Elle ferma les yeux, le vent dans les cheveux.
La mer brillait au loin.
Ils avaient la beauté des amours qui n’attendent rien.

Et quelque part, dans un commissariat du Nord, un inspecteur ferma un dossier.


Ils sont vivants ?
Oui. Mais plus pour longtemps.


III – Les silences de la mer

Le Sud les accueillit comme une promesse fatiguée.
Des maisons blanches, des persiennes à moitié closes, des odeurs d’huile et de sel. La mer, enfin, bleue jusqu’à la lassitude.
Ils avaient laissé derrière eux les routes et les sirènes. Ils vivaient maintenant d’ombre et de soleil, de baisers et de vols minuscules.

La décapotable jaune dormait sur la plage, comme un animal docile. Ils s’allongèrent à côté, roulés dans des draps volés, le sable plein les cheveux.

— On dirait qu’on est mariés, dit-elle un matin.
— Oui, on dirait qu’on est amoureux surtout. 
— Amoureux oui, mais sans bague. 

Il rit doucement.

— Comment tu fais pour inventer autant d’histoire ?
— Je parle comme un homme qui a trouvé son sujet.
— Et c’est moi ?
— Toi, le Sud, la mer, la lumière : tout ce qui disparaîtra avant moi.

Elle posa sa main sur sa joue.
— Alors aime vite.

Les jours passaient comme des cigarettes.
Lents, fragiles, consumés à moitié.

Ils volaient parfois pour manger : des fruits, du vin, un poisson dans une crique. Rien de grave. Rien qui ne salisse trop.
Ils faisaient l’amour à l’ombre d’un rocher, dans une odeur de vent et de lavande.

Un soir, il la peignit nue, dans la lumière du couchant.
Elle riait, il tremblait.


— Tu veux que je sois ton chef-d’œuvre ?
— Non. Juste ton souvenir.
— Alors ne peins pas trop bien. Les souvenirs parfaits font mal.

Il peignit mal, volontairement. Elle l’embrassa pour le récompenser.

Ils avaient trouvé un vieux poste de radio qui grésillait.
Chaque soir, ils l’allumaient comme un rituel.
La voix d’un animateur anonyme parlait d’eux sans le savoir : “le couple en fuite aurait été aperçu dans le sud du pays. On parle d’un homme et d’une femme, jeunes, beaux, dangereux, fous.”

Elle ferma les yeux.
Ils ont raison sur un mot sur quatre.
Beaux ?
Non. Fous.

Il rit.
Tu sais, la folie c’est ce qui reste quand on n’a plus d’excuses.
Alors on est irrécupérables.
Tant mieux.


Un matin, elle trouva dans une vitrine une robe blanche. Légère, simple, presque innocente. Elle entra. Le vendeur la regarda comme une apparition.
— Combien ? demanda-t-elle.
— Trop.
Elle sourit.
— Alors je la prends.

Quand elle revint, il fronça les sourcils.
— Tu l’as volée.
— Oui. Pour être belle pour toi.
— C’est trop.
— C’est rien.
— C’est beau, donc c’est grave.

Ils s’engueulèrent.
Pas vraiment.
Une dispute d’amour, avec des phrases absurdes, des silences trop longs, des larmes qui finissent par rire.

Elle jeta la robe sur la plage.
— Tiens, ton argent imaginaire !
— Ce n’est pas l’argent, c’est le symbole.
— De quoi ?
— De tout ce qu’on perd quand on veut plaire.

Elle se tut, vexée.
Il la regarda s’éloigner.
Le vent leva un peu de sable, comme une neige d’été.

Le soir, elle revint.
Il buvait du vin tiède, seul, face à la mer.
— Tu boudes ?
— Non. Je contemple.
— Et tu vois quoi ?
— Le monde sans toi. Il est petit.
— Alors ne dit pas “contempler”.

Elle s’assit sur ses genoux.
Ils restèrent comme ça longtemps.
Le vent, la mer, le silence.
Puis elle murmura :
— Tu m’aimes ?
— Je t’aime jusqu’à la fin des routes.
— Et après ?
— Il n’y a plus de routes.
— Alors je danserai.

Alors ils se prirent dans les bras, elle sauta, sans lui demander. Elle ne pesait aucun poids pour lui, par l’inertie de ce tourbillon; ils pourraient s’envoler. 

Elle cria :
Je m’en fous de l’argent, je veux vivre !
Tu vis déjà trop fort !
Alors meurs avec moi !

Ils rirent. Ils tombèrent dans le sable.
Ils firent l’amour sous la lune, dans le bruit des vagues.
Tout semblait suspendu : la mer, le temps, leur souffle.


Le lendemain, elle dormit tard.
Il écrivit dans un carnet :

“Elle est le poème que j’aurais voulu oublier d’écrire.
Le monde pourrait brûler autour d’elle que je n’en verrais que la lumière.”

Il referma le carnet, doucement.
Elle ouvrit les yeux.
— Tu écris sur moi ?
— Toujours.
— Et ça te rend triste ?
— Oui. Parce que c’est beau, et que le beau finit toujours mal.

Elle se tut, les yeux dans le vide.
Alors ne finis pas.

Le soir même, ils croisèrent une fête dans un petit village.
Des guirlandes, des enfants, des musiciens ivres.
Elle voulut danser.
Il dit non.
Elle insista.
Il céda.

Ils dansèrent toute la nuit.
Sur la route, dans la forêt, entre les rires et les phares des voitures.
Elle tournoyait, sa robe blanche volait comme une flamme.

Les gens les regardaient, sans comprendre.
On disait qu’ils étaient fous, qu’ils se croyaient immortels.
Ils ne répondaient pas.

Au petit matin, ils marchèrent jusqu’à la mer.
Elle était calme, grise, immense.
Ils s’assirent sur un rocher.

— Tu sais, dit-elle, j’ai rêvé qu’on se noyait ensemble.
— Ce n’était pas un rêve. C’est une prophétie.
— Alors on y va ?
— Pas encore. Il faut changer de mer.

Elle sourit.
Il lui prit la main.
Le vent soufflait fort.
La mer semblait attendre.

Les jours suivants, ils restèrent silencieux.
Tout semblait trop calme, trop beau.
Leurs gestes devenaient rares, leurs mots pesés.
L’amour prenait la forme d’un adieu qui n’osait pas dire son nom.

Un soir, il dit simplement :
— On devrait partir.
— On devait finir dans le coeur de l’Italie, tu te souviens ?
— Alors allons le Sud, encore. Là où les routes s’arrêtent vraiment.

Elle hocha la tête.
Ils dormirent une dernière fois sur la plage.
Le bruit de la mer les berçait comme une chanson qu’ils connaissaient déjà par cœur.

IV – Naples ou rien

Ils repartirent au matin, la mer encore dans les yeux, la peau salée, les lèvres brûlées de baisers et de vin.
La décapotable jaune était couverte de sable, le moteur hésitait, mais ils ne se soucièrent de rien.
Le soleil se levait lentement sur la route.

— On va où ? demanda-t-elle.
— Plus au sud on a dit.
— Jusqu’où ?
— Jusqu’à ce que la mer change de nom on a dit.
— Alors Naples.

Ils roulèrent en silence. Le paysage devenait rocailleux, les villages clairsemés.
Il fredonnait, elle regardait le ciel, les yeux pleins d’un départ qu’elle ne disait pas.

Ils volèrent un dernier repas sur une route de Toscane, presque vide : un pain, deux bouteilles de vin, une tomate et un citron.
Sur la terrasse, ils mangèrent lentement, comme des gens qui ne veulent pas finir.

— Tu crois qu’on nous oubliera ? demanda-t-elle.
— Oui. C’est la meilleure façon d’être immortels.
— Tu dis ça comme si tu y croyais.
— J’y crois. Mais je n’en ai pas besoin.

Elle sourit.
Tu vois, tu es libre. Et moi, je suis amoureuse, donc perdue.

Il lui prit la main.
C’est la même chose, parfois.

Plus tard, sur une petite route bordée d’oliviers, ils tombèrent en panne.
Le moteur mourut doucement, sans bruit.
Ils restèrent là, un moment, dans le silence.

Elle posa sur son épaule.
C’est la fin ?
Non. C’est un arrêt sur image.
Alors ne bougeons plus.

Ils restèrent immobiles, le soleil déclinant sur la tôle rouge.
Un orage grondait au loin.

Tu sens ? dit-elle.
Quoi ?
L’air. Il est triste.
Non.


Ils finirent par dérober un scooter sur le bord de la route. 

Ils ne prirent pas les casques, il n’y avait aucune raison de se protéger plus que d’être libre. 

Et sans un bruit, ils atteignirent un petit port.
Les bateaux dormaient, les lumières vacillaient.
Un homme, sur le quai, réparait un filet.

— C’est loin, Naples ? demanda Georges.
— Un jour de mer, pas plus.
— Et un jour d’amour ?
— Ça dépend du vent.

L’homme les regarda partir.
Il s’éloigna vers une petite taule. Il soigna tout ce qu’il lui restait de valeur pour une bouteille de Campari
Il revenait sur le quai, sa bouteille à la main.

Le vent soufflait.
Un voilier un peu usé, s’éloignant lentement, comme on entre dans un rêve.
Il resta là, assis sur une chaise camping, celle qui s’use plus vite que celle d’à côté.
La mer était calme, trop calme.
Le ciel prenait la couleur du vin.

Georges, à lui même

Tu y vas ?
Pas encore.
Pourquoi ?
Parce que quelqu’un doit rester pour raconter.
Raconter quoi ?
Qu’elle est partie, et que je l’ai aimée.

Un temps

Et si elle ne revient pas ?
Alors elle sera éternelle.

Il fixa l’horizon, la bouteille entre les genoux.
Les glaçons tintaient dans un verre volé.

Il murmura :
À toi, ma lumière, mon feu sans gravité.

La nuit tomba.
Il resta là longtemps, sans bouger.
Des pêcheurs passèrent, le saluèrent d’un signe.
Personne ne lui parla.
Il avait ce regard des gens qui attendent sans attendre.

Il but lentement, le Campari était tiède. Il n’avait plus de glaçons
Le goût amer lui rappela la première fois qu’elle avait ri.
Le rire avait la même couleur.

Il se mit à écrire sur un morceau de papier :

“Elle est partie vers le Sud du monde.
J’attends ici, avec le ciel pour toit et la mer pour miroir.
Nous avons volé, aimé, tué peut-être; mais surtout vécu.
Et si tout cela doit finir, que ce soit dans le rouge d’un soir,
entre un silence et une chanson italienne.”

Il posa le papier sur la table du port, sous la bouteille vide.

Les jours passèrent.
Personne ne revit la fille à la robe blanche.
Certains disaient qu’elle avait rejoint Naples, d’autres qu’elle s’était noyée.
Lui ne disait rien.
Il vivait entre deux marées, parlant seul à la mer.

Parfois, il peignait son visage sur des planches de bois.
Toujours le même sourire, un peu triste, un peu lumineux.
Les enfants du port disaient : C’est la dame du vent.

Il ne corrigeait pas.

Un soir, un orage éclata.
La pluie tomba violemment, les éclairs illuminaient la mer.
Il marcha jusqu’à la jetée, trempé, titubant.
Il leva les bras, cria quelque chose que le vent emporta.

Peut-être son nom.
Peut-être rien.

Puis il rit, doucement, comme au premier jour.
Un rire fragile, presque enfantin.
Et murmura :
Tu vois, Léonie, on ne meurt pas vraiment. On continue un peu, tant qu’un mot brûle encore.


Le lendemain, il n’était plus là.
Juste la bouteille vide, le carnet mouillé, et sur le quai, ces mots tracés à la craie :

“Je n’ai pas feint ma mort.
J’ai seulement cessé de m’enfuir.”

Plus tard, des pêcheurs jurèrent avoir vu une voile blanche au large, juste avant l’aube.
D’autres dirent que c’était un reflet, un souvenir, une illusion.
La mer, elle, ne dit rien.

Et dans le silence, quelque part entre le sel et le ciel,
on aurait pu croire entendre deux voix;
riant, se chamaillant, s’aimant encore,
comme si le temps n’avait jamais existé.

Commentaires

  1. Vous comme mari, vous comme amant, vous comme père de mes enfants. Vous sous la pluie, vous la clope au bec, vous le regard brûlant. Vous, ça sera toujours vous, même à l’autre bout du monde, ou à travers un souffle de vent.

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