Brûlure antédiluvienne d’un briquet démodé
Il y avait ce train de nuit, celui qui glissait entre les plaines étouffées de brume et les montagnes hurlantes. Les wagons semblaient flotter, suspendus entre deux mondes, tandis que la lumière artificielle jetait des reflets dorés sur les vitres embuées. Dans l’air, une odeur métallique se mêlait aux échos d’un cuivre lointain, quelque part dans l’obscurité.
Elle était là, figée dans l’étreinte d’une valise presque vide, ses doigts crispés autour d’une poignée usée. Ses lèvres, teintées d’un rouge sombre-ou tachées de vin, avaient ce quelque chose d’implacable, de conquérant. Son regard perdu scrutait le vide, mais ses mouvements, eux, avaient la langueur étudiée d’une femme consciente du désir qu’elle suscitait. Lui, assis à quelques rangées, restait immobile, une cigarette pleine de frustration coincée entre ses lèvres. Son visage, barré d’ombres mouvantes, portait le poids de mille nuits sans sommeil. Ils ne savaient pas encore que leurs destins, déjà fracturés, allaient s’entrelacer dans un éclat brutal.
Ils se rencontrèrent dans une gare anonyme, quelque part entre deux mondes, entre deux états d’âme. Elle s’arrêtait sans même savoir pourquoi, et lui allumait sa guinze dans l’espoir d’en griller deux avant de repartir. La pluie tombait en une symphonie monotone, rythmant le ballet des passants qui traversaient la salle des pas perdus. Elle se détachait d’un compartiment où l’air était saturé de conversations brisées, de regards vides, de beautés perdues.
— Vous cherchez quelque chose ? demanda-t-il sans lever les yeux.
Sa voix était rauque, presque détachée, mais il y avait dans ce ton une chaleur inattendue, une juvénilité retrouvé. Elle s’arrêta, jouant la surprise, un sourire ironique effleurant sa bouche.
— Rien que je ne puisse perdre.
Elle avait une manière de basculer sa tête en arrière en parlant, dévoilant un cou gracile où battait une vie à peine dissimulée. Il le voyait comme un invitation à se déchainer, il fallait sur celui-ci violemment produire le merveilleux pour l’effacer ensuite.
S’en dégageait son parfum, une fragrance de fleurs séchées et de cendres. Il esquissa un sourire, cette forme de défi qui n’appartient qu’aux solitaires. Ils parlèrent d’abord par bribes, des phrases jetées comme des éclats, des mots qui semblaient s’évanouir avant de vraiment résonner. Leur dialogue, d’abord fragmenté, devint une danse habile. Ils comprirent qu’il fallait attaquer subtilement. Le jeu s’est installé rapidement avec pour seul but : prendre le contrôle de leurs échanges, sous toute ses formes.
Ils se retrouvèrent à une table de café, quelque part dans une petite ville où personne ne demandait pourquoi ils étaient là. Lui avait oublié sa destination principale, se persuadant qu’il était monté dans ce train pour la rencontrer. Ses pensées étaient flouées par ses lectures et le décor se confondait à son idéal de l’amour. Le mobilier fatigué, les murs couverts d’affiches jaunies, exaltait sa nostalgie poisseuse. Une lumière tamisée créait un cocon fragile autour d’eux. Elle effleurait la table de ses doigts, jouant distraitement avec le bord de son verre, ses ongles vernis reflétant la lumière dans un éclat sensuel. Un vieux tourne-disque glissait dans l’air, accompagnant leurs silences comme un diable complice.
— Vous êtes comme ce papier. Fragile, mais vous brûlez.
Elle leva les yeux, un rire clair éclatant malgré elle. Ce rire portait une douleur ancienne, un écho d’instants perdus, une fragilité qu’elle ne voulait exposer.
— Et vous, vous êtes une flamme qu’on ne peut ni éteindre, ni regarder trop longtemps.
Il la fixa, fasciné par la manière dont ses yeux semblaient contenir à la fois une lumière féroce et une noirceur insondable. Il s’approcha légèrement, sa voix devenant plus basse, presque un murmure :
— Vous aimez les cendres, alors ? Ou est-ce le feu qui vous obsède ?
Autour d’eux, le décor vibrait doucement, un refuge éphémère dans un monde trop vaste. Mais sous la table, ses jambes croisées effleuraient les siennes, un contact furtif mais chargé de promesses inavouées.
— Donnez-moi vos mots spontanés.
— J’ai écrit cela récemment
— J’ai pourtant dit spontanés
— Je vais dire des bêtises
— Sûrement
— La spontanéité avec toi est difficile, tu te veux très controlé. Par conséquent je dois être mesurée. J’ai tout de même trois adjectifs qui me viennent : Sautillante, excitée, découverte.
— J’en ferais un des seins.
Il s’abandonnèrent à une facilité déconcertante. Créant une passion grandiloquente, impalpable malgré son touché saisissant, insistant. Ces gestes était loin d’être déplaisants, elle souhaitait bien plus en demandant moins. La chaleur grimpait, leurs corps glissaient, nourris par la sueur et les pleurs. Elle se demandait si l’on pouvait l’aimer autrement que dans le mystère-dans sa nudité, sa misère. Il l’a compris, il l’a comprise.
— Il n’y aurait pas d’(en)jeu si nous étions explicite. Vous vous basez sur la confiance que vous avez en moi pour comprendre vos mots.
Il se rhabillait tintant la fin de leur idylle promis pour une vie, qui ne dura le temps d’un week-end au milieu de la semaine. Elle fût éprise d’une brûlure antédiluvienne par ce briquet démodé.
Fondu au noir, un temps
“L’art de la comédie et du tragique ne se partage qu’avec toi… Tu m’accompagnes au théâtre, il y a une pièce que je voulais voir ?”
Il avait reçu cet appel un soir, venu d’ailleurs. Sa voix, basse et empreinte d’une familiarité qui brûlait encore, l’avait ramené deux ans en arrière. "Dans une heure, au café près de la gare", balança-t-il en raccrochant. Il n’avait pas hésité, et n’attendait aucune réponse. Il était persuadé du feu qui l’avait saisi, il savait aussi le ressentir chez elle. Alors, poussé par une force qu’il ne voulait pas nommer, il sorti se promettant d’encore saigner sous cette flotte battante qui ne cessait d’achever la capitale.
Lorsqu’il entra dans le café, il la vit immédiatement. Elle était assise près d’une fenêtre embuée, jouant distraitement avec la cuillère de son café. Ses cheveux avaient raccourci, suggérant sa nuque dans le ballet de son carré. Elle releva les yeux dès qu’il franchit le seuil. Aucun mot ne fut échangé au départ, mais leurs regards se croisèrent avec une intensité qui fit tout basculer. Il se demanda d’abord comment avait-elle fait pour arriver avant lui. Puis il s’approcha lentement, presque hésitant, avant de s’asseoir en face d’elle. Elle sourit légèrement, ce sourire énigmatique qui ne sait transmettre que l’incertitude. Ses lèvres osèrent briser le silence :
— Je n’attendait pas autant de simple conviction dans ta réponse.
— Je ne pensais pas que tu appellerais, ce fût un mélange de défi et de soulagement.
Elle haussa les épaules avec une nonchalance feinte, mais ses doigts trahissaient une légère nervosité en jouant avec le bord de son barda de cigarette qu’elle avait en horreur.
— Et pourtant, nous voilà. Peut-être qu’on n’a jamais vraiment quitté cette scène, toi et moi.
Le silence s’installa à nouveau, mais il n’était pas vide. Il portait le poids des souvenirs, des regrets et des promesses jamais tenues. Sous la table, leurs jambes s’effleurèrent brièvement, un contact si léger qu’il semblait irréel. Pourtant, il fit naître une chaleur qui monta rapidement entre eux.
La pluie s’arrêta, cessant de frapper contre la vitre. Il sortit un vieux briquet de sa poche, celui-là même qu’elle avait caressé du bout des doigts autrefois. Elle le reconnut immédiatement, et un geste éclaira son visage.
— Toujours aussi démodé.
— Toujours aussi fascinée.
Elle s’avança soudain légèrement, ses doigts glissant sur le dos de sa main, effleurant sa peau dans un geste d’une intimité troublante. Leurs souffles se croisèrent, et l’air sembla vibrer d’une tension insoutenable. Il posa une main sur la sienne, légèrement tremblant, et leurs regards se nouèrent dans un silence fiévreux.
— Tu n’as jamais changé. Ni moi. Mais peut-être que cette fois, on peut se permettre de brûler un peu plus.
Il la fixa, incapable de répondre autrement qu’en rapprochant son visage du sien. Leurs lèvres s’effleurèrent brièvement, un frisson traversant leurs échines, la main sur sa cuisse. Puis elle se recula malicieuse, laissant dans l’air une promesse d’été et de tempête.
— Parfois, je pense que tout ce que nous faisons est un mensonge. Les mots que nous disons, les silences que nous laissons. Mais toi… toi, tu es une vérité crue.
Il murmurait une confession. Elle ouvrit les yeux, mais ne tourna pas la tête vers lui. Sa voix, quand elle répondit, était presque un souffle.
— Une vérité crue… ou une plaie ouverte ?
Le silence qui suivit était dense, chargé d’émotions qu’aucun d’eux ne voulait nommer. Ils déambulèrent dans une ruelle bordée de murs couverts de graffitis, leurs ombres s’étirant sous la lumière vacillante des lampadaires. Elle s’arrêta brusquement, ses talons claquant contre la pierre. Elle posa une main sur son épaule, un geste simple mais d’une intensité terrifiante. Sous ce contact, tout semblait vaciller.
Ils restèrent là, deux silhouettes perdues dans un monde trop vaste, à jouer un jeu qu’ils ne comprenaient pas tout à fait. Mais sous la table, leurs genoux se touchaient toujours à peine, et cela suffisait à embraser l’air entre eux.
— Tu m’avais donné trois adjectifs spontanés, aujourd’hui je te donne les miens. Lassitude, exubérance, solitude.
— Je ne vois pas l’intérêt de me confier ça maintenant. Tu m’as peut-être concédé trop de temps.
— Peut-être.
Il se leva et débuta sa complaisance dans une danse mesquine de faux gentleman. Il sorti quelques billets de sa poche, laissa un pourboire généreux à la serveuse pour s’excuser de la scène qui allait suivre. Il alluma une cigarette, offrit dans le silence le briquet ardent sur la table.
Je ne sais combien de secondes passèrent dans cet instant interminable. Jusqu’au moment où la petitesse de ses gestes raisonna en elle. La ferveur ne pouvait pas la brûler une deuxième fois, il devait aussi se brûler.
— Tu es vraiment un être merveilleux. Tu vas et viens comme une fleur, tu saccages à demi-mots ce que tu as envie tel un enfant capricieux, et puis lorsque tu es satisfait de toi même tu repars comme tu es venu. C’est agaçant. À toi de prendre les dispositions qui encombrent ton sexe afin d’éviter tout ce chahut si cela ne te plaît pas. Sois léger, pour une fois, laisse toutes ces conneries.
— Je ne me satisfait plus du tout de t’agacer. Je t’écrirai ces lettre où je t’expliquerai comment j’aurai pu t’aimer.
C’est d’une banalité morbide cette histoire, ils le savaient, ils en jouaient. Mais pour eux il avait réalisé l’amour dans ce café, il s’étaient vu nues jouissant de leur êtres. Ils s’étaient mariés, dans ce train qu’ils n’ont jamais pris ensemble.
Paysages défilant rapidement par la fenêtre du train
Ils se rencontrèrent une énième fois par le hasard, bien sûr. Une décennie plus tard, dans une autre gare, sous une autre pluie. Leurs regards se croisèrent brièvement, et ils savaient. Une semaine encore, peut-être. Une semaine pour rallumer l’incendie, pour s’embraser et s’éteindre de nouveau. Dix ans de plus, et rien n’aurait changé. La flamme était toujours là, dévastatrice, magnifique, condamnée à mourir dès qu’elle touchait leur peau.
L’aube les trouva dans une chambre d’hôtel, un lieu impersonnel où le temps semblait s’être arrêté. La lumière pâle traversait les rideaux, dessinant des ombres sur les draps froissés. Elle était assise au bord du lit, une cigarette entre les doigts, qu’elle n’allumera pas. Elle préférait regarder la fumée s’élever en volutes fragiles de la sienne. Ses cheveux défaits glissaient sur ses épaules nues. Il se tenait près de la fenêtre, fixant la rue en contrebas, où une silhouette solitaire traînait une valise sur le goudron sec.
— Tout ceci va disparaître, dit-elle, sa voix calme, presque résignée.
— Tout disparaît. Mais ce que nous avons brûle encore.
Ils savaient que ce qu’ils partageaient ne survivrait pas à l’aurore. Pourtant, ils restèrent ensemble, jusqu’à ce que le premier train les séparent. Le quai était vide, sauf pour eux. Elle tendit une main, mais il recula d’un pas, ses yeux remplis d’une douleur qu’il ne pouvait dissimuler.`
— Ne rends pas cela plus difficile.
Elle le fixa, les yeux brillants d’une détresse qu’elle refusait de laisser couler. Chaque fibre de son être semblait crier, mais elle se contenta de murmurer :
— Tout est déjà trop difficile.
Il posa une main sur son visage, une caresse furtive, puis monta dans le train sans un mot de plus. Elle resta là, immobile, regardant le train disparaître dans la brume. Le vent soufflait autour d’elle, mais elle ne frissonnait pas. Elle murmura, à personne en particulier :
— Il était ma flamme… Mais je suis restée dans les cendres.
Noir
Si jamais une personne lit mon blog, et qu'en plus cette personne sait se servir d'une caméra, au plaisir de se faire le nouveau Hiroshima mon amour en retravaillant ce texte. Ou avec un autre, alternant décors, temporalité élastique, poésie et noir et blanc
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