Un saxophone à travers eux
Dans le ventre obscur et fiévreux de ce bar, le jazz se déployait en une langue secrète, un argot d’ombres et de soupirs. Ce foutu saxophone chantait la mélancolie, exaltait le rauque des paternels épuisés par leur consommations de tiges. Ces accords s’arrachaient à la poitrine d’une femmes aux paupières closes, et les spectateurs semblaient suspendus entre deux mondes : les mouvements immobiles dans l’étreinte complice du tabac blond, du gin bon marché et des angoisses contenues. Ce n’était qu’un semblant de danse qui lui arracha un semblant de rire, assis sur son amie- banquette-du-fond. L’air vibrait une électricité sourde des instants volés.
C’est dans ce temple fragile des âmes déracinées, scène aux rideaux de fadaises, qu’ils s’étaient trouvés. Ou bien qu’ils avaient feint de se trouver. Leur rencontre n’était pas de celles que l’on croit dues au hasard.
Lui, l’air alangui, l’élégance effilochée d’un poète maudit, s’était penché sur son verre vide, une cigarette éteinte jouant aux coins de ses lèvres. Elle, un mystère enrobée dans une fourrure austère, ses cheveux dénoués comme une déclaration d’indépendance. Ils n’avaient pas échangé d’abord des noms, mais des vérités dissimulées sous des masques : un débat féroce sur la ponctuation, sur la beauté des césures dans les phrases, sur la liberté insensée des silences.
Leurs mots claquaient comme des fouets, mais déjà, entre eux, quelque chose bouillonnait. Ses lèvres malicieuses de jeune femme frivole, jouait avec son ego d’homme faussement assuré, et avec les pulsions de tous les autres types de cette cave. Un bouquin qu’on aurait nommé : La promesse d’un drame. Une heure plus tard, le saxophone s’était tu, l’endroit s’était vidé ; ils étaient déjà en marche fuyant Paris assiégé. Rome s’était imposée comme n’importe où aurait été une évidence, une chimère qu’il fallait toucher du bout des doigts, au moins une fois.
La ville s'ouvrit à eux dans l’éclat d’un crépuscule. Assis à l’arrière d’une vieille Fiat brinquebalante conduite par un chauffeur bavard aux gestes emphatiques, ils se faisaient trimballer à travers les ruelles labyrinthiques ; ils riaient comme des enfants. Le vent jouait avec les mèches de ses cheveux, et lui, la fixant, trouva une forme d’éternité dans ce moment fugace.
Ils ne parlaient presque pas. Elle observait les façades fatiguées, les balcons chargés de linge flottant. Lui regardait ses mains posées sur ses genoux, la finesse de ses doigts, leur immobilité tendue roulant une cigarette.
Elle dégaina un briquet et libérant sa première volute, lança avec une ironie non feinte :
— Nous voilà. Et après ?
— On s’oublie.
Cette voix qu’il trafiquait, grave et indolente, portait les blessures masquées sous une fausse insouciance. Elle sentit en lui une faille qu’elle aurait voulu ignorer, mais qui déjà l’attirait comme un gouffre.
Ils s’abandonnèrent à la ville. Le Trastevere, ses rues qui semblaient s’enrouler sur elles-mêmes, ses échos de vies et de verre brisé devint leur terrain de jeu. Elle marchait devant, ses talons frappant les
pavés avec une assurance presque théâtrale. Il la suivait, fasciné par ces courbes baltiques qui se tournaient légèrement avant chaque bifurcation, comme si elle cherchait une étoile invisible.
Alors ils dansèrent. Maladroitement d’abord, puis avec cette ivresse qui n’appartient qu’aux égarés. Autour d’eux, les passants ralentissaient, fascinés par ce tableau incongru, ce duo clair-obscur. De tant de grâce était nourrit leurs échanges, qu’ils ressuscitèrent le Caravage le temps d’un instant.
Essoufflé, elle se pencha vers lui :
Elle le fixa longuement, et il sentit qu’elle voyait en lui plus qu’il ne voulait montrer.
Le hasard ou la nécessité les mena jusqu’à une terrasse à flanc de colline, un petit bar où un homme solitaire pianotait un air familier de Bill Evans. Ils commandèrent du vin rouge, un vin lourd, presque noir, qui semblait vouloir ralentir le temps.
Elle fit tourner son verre entre ses doigts, le cristal scintillant comme un piège. La nuit les enveloppait, et leurs mots, empreints d’un sérieux presque cruel, flottaient entre eux comme des armes.
— On est ici parce que Paris nous étouffait. Mais Rome nous achèvera, tu le sais, n’est-ce pas ?
— Peut-être que nous sommes venus mourir.
Elle laissa passer un long silence. On aurait deviner la trompette de Miles Davis au loin.
— Mourir ? Mais je viens à peine de naître.
— Moi, j’ai l’impression d’avoir mille ans.
Plus tard, bien plus tard, ils s’égarèrent au Campo de' Fiori. La place était déserte, baignée dans une lumière blafarde. Elle s’assit sur les marches d’une fontaine et l’attira à elle, ses mains froides saisissant les siennes avec une force insoupçonnée. Puis, sans avertissement, elle l’embrassa... C’est donc à cela que servent les points de suspension ? À laisser flotter une scène que l’on aimerait éternelle.
Ils marchèrent sans vouloir s’arrêter. Une tête penchée sur l’épaule s’assurant de ne jamais compléter entièrement ce moment. Quand le soleil finit par tout embraser, ils étaient toujours là, deux ombres étreintes sur le théâtre de marbre d’une Rome indifférente. Peut-être qu’ils s’étaient trouvés. Peut-être qu’ils s’étaient perdus. Mais cela n’avait plus d’importance : pour une nuit, ils avaient été dévorés par une intensité que rien ne pourrait jamais justifier. Elle osa murmurer :
— Je n’aurais jamais dû venir avec toi,
—Je sais.
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