J’irai rejoindre la mer avant ma mort
La-bas, ce 13 mai 2025
Ma chère,
Depuis quelque temps, une pensée s’immisce dans mes jours et me poursuit jusqu’à mes nuits : c’est vous, dans toute votre éclatante singularité. Et c’est ici, où la sincérité semble être une promesse inscrite dans le ciel et dans chaque pierre, que j’ai trouvé le courage de vous écrire.
Ces rues sont une présence, un souffle constant qui me ramène à l’essentiel. J’ai quitté Paris, ses clameurs insatisfaites, ses lampadaires qui éblouissent sans jamais éclairer, ces changements cycliques, afin de retrouver ici ce qui m’était familier. Ce pays m’a vu grandir, courir pieds nus sous un ciel où le soleil ne faiblit jamais. C’est une terre de chaleur et de vérité, celle où l’on vit simplement, où tout semble inviter à la douceur.
Mais aujourd’hui, cette frénésie familière s’imprègne d’une autre mémoire. Votre rire léger flotte encore autour de ces tables où nous nous retrouvions toujours, au même restaurant, entourés des mêmes visages, à vider des bouteilles dont le goût s’accordait si bien à notre insouciance. Ces soirées avaient une cadence particulière, comme si elles dansaient elles aussi, au rythme lent de nos échanges, de nos regards. Et puis, il y avait l’ivresse. Cette douce ivresse qui rendait le monde flou, mais vos traits si nets ; statue baltique - mains sculptées par Maillol - taille tirée d’un trait de Man Ray. Elle nous portait, insouciante, jusqu’à ce lit où vos cheveux s’étalaient en fleuve ; je ne le vois désormais que de ma fenêtre. Là, dans ce refuge, j’apprenais la plénitude du bonheur, et je craignais toujours le moment où il me faudrait partir.
Ici, vos souvenirs s’entrelacent avec mes propres racines. Je me demande parfois si la ville elle-même n’a pas pris votre souffle, si ses pavés, brûlants de soleil, ne portent pas l’empreinte de nos pas. Nous dansions, souvenez-vous, entre la fuite et le bonheur, comme deux flammes insaisissables. Il y avait dans nos gestes cette légèreté des êtres qui, bien qu’incertains, osent encore croire que rien n’est fini. Le vent caressait nos élans, et tout semblait possible tant que nous n’arrêtions pas.
Je m’efforce de retrouver cette insouciance, mais sans vous, elle se dérobe. Vous étiez pour moi une énigme, un esprit d’une richesse dont je ne saurai jamais mesurer toute la profondeur. Vos idées, vos écrits, vos silences même, tout chez vous m’élève et m’inquiète à la fois : ils me renvoient à mes propres limites. Pourtant, cette inquiétude, loin de m’éloigner, m’attire encore davantage. Vous m’obligez à plus. Vous me fasciniez par cette grâce singulière qui allie l’intelligence au mystère, comme si chaque mot que vous prononciez ouvrait une porte que je craignais de franchir, devant laquelle je ne pouvais que m’arrêter.
Et maintenant, dans cette ville, je retrouve cette étrange tyrannie douce que vous exercez sur moi, même en votre absence. La ville entière semble vibrer de vos échos. Le soir, lorsque la douceur des musiciens de rue s’élève au détour d’une place, ses notes me rappellent le rythme de ces heures passées avec vous, suspendues entre la réalité et un rêve auquel je m’accrochais avec ferveur. Je ne sais jamais de quel instrument il s’agit. Un mélange de fado et de bossa nova, la quintessence de la nostalgie en somme ; triste ou heureuse.
Ma chère, je ne sais pas si ces mots vous atteindront, si leur sincérité saura effleurer votre cœur. Mais il m’était impossible de taire ce que vous êtes pour moi. Vous êtes plus qu’un souvenir heureux : vous êtes un souffle, une lumière, une certitude. Un phare dans cette vie où je cherche encore à être comme à fuir.
Si, par quelque miracle, ces mots trouvent un écho, sachez que je voudrais danser encore, avec vous, au rythme de vos éclats et de vos silences. Sachez également que je viens d’acquérir une association de buveurs et de joueurs de “Sueca”, un truc humble à coté d’une chapelle. Il ne me manque qu’une serveuse...
Avec toute la ferveur d’un cœur désarmé,
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