Un saxophone à travers eux
Dans le ventre obscur et fiévreux de ce bar, le jazz se déployait en une langue secrète, un argot d’ombres et de soupirs. Ce foutu saxophone chantait la mélancolie, exaltait le rauque des paternels épuisés par leur consommations de tiges. Ces accords s’arrachaient à la poitrine d’une femmes aux paupières closes, et les spectateurs semblaient suspendus entre deux mondes : les mouvements immobiles dans l’étreinte complice du tabac blond, du gin bon marché et des angoisses contenues. Ce n’était qu’un semblant de danse qui lui arracha un semblant de rire, assis sur son amie- banquette-du-fond. L’air vibrait une électricité sourde des instants volés. C’est dans ce temple fragile des âmes déracinées, scène aux rideaux de fadaises, qu’ils s’étaient trouvés. Ou bien qu’ils avaient feint de se trouver. Leur rencontre n’était pas de celles que l’on croit dues au hasard. Lui, l’air alangui, l’élégance effilochée d’un poète maudit, s’était penché sur son verre vide, une ...