Seule la brume est spectatrice


La route se déroule devant nous, infinie, serpentant sous le ciel d’un gris que seul un film noir pourrait capturer. La voiture ronronne, un vieux modèle à la peinture écaillée, mais on ne le remarque même plus. Le temps semble figé, comme dans un rêve, un film d’Audiard où les répliques mordent l’air, mais ici, il n’y a ni paroles ni personnages à sauver. Juste le bruissement du moteur, la cadence régulière des pneus sur l’asphalte, et ce silence, lourd.

Nous roulons depuis des heures, des heures qui ressemblent à des années. La fatigue s’est insinuée dans nos chairs, elle pèse sur nos membres comme un fardeau invisible, chaque mouvement, chaque respiration, semble pris dans une étreinte glacée. Gilles est à l’avant, implacable, le regard droit, presque défiant. C’est un personnage de Lino Ventura, un homme taillé dans le marbre de la fatalité, un peu solitaire, mais pourtant fidèle à ce qu’il croit. Il fait silence, mais je sais qu’il nous porte tous. Il y a quelque chose de désespéré dans son calme, quelque chose qui rappelle ces héros des bandes dessinées, ces hommes qui se battent contre l’invisible, qui roulent sans savoir où ils vont, mais qui avancent quand même. Une main posée sur le volant l’autre tirant sur sa douzième cigarette du trajet, comme s’il défiait la brume dans un concours de fumée.

À côté de lui, Brancion, qui n’a plus rien du garçon de la lumière. Lui, c’est l’ombre, le type qui semble sorti d’un film de Truffaut, tout en nuances et en non-dits. Il se cache derrière son regard, ses yeux qui errent sur le paysage, sur cette route interminable, ou plutôt, il s’échappe. Je me demande parfois si il n’a pas un peu de cet air hanté des personnages de Godard, ces regards qui fuient, comme s’ils cherchaient une vérité qu’ils n’avaient pas encore osé voir. Il se recroqueville sur lui-même, son corps se repliant comme une vieille affiche de film usée par le temps. Je le vois pour la première fois “À bout de souffle” comme s’il avait intégré le cadre de ce mini troquet où il aimait bâfrer.

La radio crachote, une vieille station, un morceau de jazz qui traverse l’air comme une mélodie qui voudrait nous sauver. Un riff de trompette, léger, presque mélancolique, qui s’accorde à la lumière impossible à déceler que la rosée apporte aux rurales matinées. Je ferme les yeux un instant, imaginant que le bruit des voitures se transforme en une scène de rue de Paris, où tout est possible, mais où tout est déjà perdu. Le saxophone gronde dans l’espace, une onde qui s’épanouit, puis se rétracte. Je pense à la voix de Catherine Deneuve, ces femmes qu’on oublie et qu’on veut retrouver dans chaque endroit désert.

Le vent glisse contre les vitres, sec et froid, et une odeur de cuir usé nous enveloppe dans la voiture. J’ai la sensation que ce voyage est une chute. Une chute lente, inéluctable. Les minutes s’étirent, mais rien ne change. Rien ne bouge. Seul le paysage défile comme un générique interminable, chaque kilomètre devenant une plan séquence que l’on passerait en accéléré.

Le silence pèse de plus en plus. C’est un silence des grandes scènes où tout est dit sans mot. Je regarde Brancion, presque éthéré dans la lumière faible des phares, et je me demande s’il est encore là avec nous. La peau translucide, le corps fragile, il est comme un spectre du passé, un personnage oublié qui se trouve là, dans le présent, mais qui n’a plus de place dans ce monde. Il tourne lentement la tête vers Gilles, un demi-sourire, mais ce n’est pas un sourire. C’est la vérité d’un homme qui sait déjà tout, qui a tout vu, et qui, malgré cela, continue de rouler, d’avancer dans le néant.

Gilles rompt le silence. Sa voix est basse, comme un murmure dans une salle vide.

— T’as mal là-bas ?

La question elle même n’est pas sûre, elle prend le risque d’être coupée au montage, sans préparation, sans annonce. Et pourtant, elle tombe comme une perle dans l’eau. Brancion se plonge dans le rétroviseur. Moi j’y vois un épais nuage gris qui entachent le chemin réalisé, qui nous fait oublier par où on est passé. Je crois que pour lui c’est la même chose. Il ne sait pas quels souvenirs il a laissé là-bas, sa nostalgie d’enfance ou un dernière acte tacheté. Il sourit un peu plus, mais ce sourire n’atteint pas ses yeux.

— Ouais... Enfin, ça va.

Il est là, mais il n’est plus là. Ses yeux, perdus dans la nuit, semblent chercher quelque chose. Peut-être que lui aussi essaie de saisir ce qu’il reste à sauver dans ce chaos silencieux. Je l’ai bien compris son message, je suis dans la voiture avec toi mon gars, ce n’est déjà pas assez pour te prouver ma confiance ?

La route s’étend devant nous, infinie avec un ciel qui s’ouvre peu à peu. Un panneau apparaît, presque comme un fantôme, annonçant la sortie de la ville. On a pas croiser une autre bagnole, on nous frayé le chemin : c’est soit de la triche, soit de la grâce. Les dernières lueurs de la civilisation disparaissent, avalées par le vide, par l’inconnu. Gilles ralentit, presque imperceptiblement, comme si la route elle-même nous demandait de nous arrêter, de réfléchir. Mais il ne dit rien. Il ne faut rien dire.

Je me laisse aller contre le siège, essayant de trouver une position qui n’aggrave pas la douleur sourde qui s’insinue dans mes muscles. Je pense à ce que nous avons laissé derrière nous. Les objets, les illusions, l'insouciance. La voiture est une boîte en mouvement, un cercueil mobile sur cette route déserte. Je me demande si nous sommes encore vivants ou si nous avons déjà tous quitté ce monde, mais les gestes, le bruit, la chaleur de l’air, tout nous dit que ce voyage est encore à faire. Pourtant, dans chaque rue que nous croisons, dans chaque virage, quelque chose se brise un peu plus. Le dernier morceau de ce film nous est destiné, et aucun ne verra la fin.

— On est loin encore ? que je demande, sans vraiment attendre de réponse.

Brancion a raison, peut-être : le temps n’a plus d’importance. On roule, c’est tout. Comme ces héros de Melville, ces silhouettes sans fin qui courent après des rêves brisés, après des histoires qui n’ont jamais eu de fin. Je pense aux choses qu’on laisse derrière nous. Aux fantômes qui, même ensevelis, remontent à la surface. J’espère que celui dans le coffre restera là où on le mettra. On a posé aucune question, alors il n’aura aucune raison de venir nous donner des réponses.

La voiture continue d’avancer, une mécanique muette et implacable, comme nous, prêts à creuser dans le silence.

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