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Seule la brume est spectatrice

La route se déroule devant nous, infinie, serpentant sous le ciel d’un gris que seul un film noir pourrait capturer. La voiture ronronne, un vieux modèle à la peinture écaillée, mais on ne le remarque même plus. Le temps semble figé, comme dans un rêve, un film d’Audiard où les répliques mordent l’air, mais ici, il n’y a ni paroles ni personnages à sauver. Juste le bruissement du moteur, la cadence régulière des pneus sur l’asphalte, et ce silence, lourd. Nous roulons depuis des heures, des heures qui ressemblent à des années. La fatigue s’est insinuée dans nos chairs, elle pèse sur nos membres comme un fardeau invisible, chaque mouvement, chaque respiration, semble pris dans une étreinte glacée. Gilles est à l’avant, implacable, le regard droit, presque défiant. C’est un personnage de Lino Ventura, un homme taillé dans le marbre de la fatalité, un peu solitaire, mais pourtant fidèle à ce qu’il croit. Il fait silence, mais je sais qu’il nous porte tous. Il y a ...

Les vignes amoureuses

  Il y a eu d’abord des années de contournement. Des regards pris de biais, des rendez-vous trop courts, des  départs au petit matin pour éviter de faire du bruit dans le  cœur de l’autre. Lui avançait avec cette élégance triste des  hommes qui se pensent faits pour la marge : un pas dedans,  deux pas dehors, persuadé qu’aimer pleinement relevait de  l’indécence ou du mauvais romantisme. Il se disait poète  maudit par hygiène morale, par crainte aussi, car il faut du  courage pour être heureux sans ironie. Elle, au contraire, vivait l’amour comme une évidence  dangereuse. Elle croyait aux gestes francs, aux élans sans filet,  aux robes qui attrapent la lumière comme si le monde devait  suivre. Elle l’aimait sans calcul, avec cette patience lumineuse  qui n’attend rien mais espère tout.  Entre eux, il y avait une  tension noble : celle des histoires qu’on sent immenses mais  qu’on retient par peur de les abîmer....

Juste avant le port de Naples

I – Fuir, ensemble C’était un soir sans importance, un de ces soirs où Paris n’a plus d’heure, seulement des fenêtres qui fument et des pas qui traînent sur le pavé. Il sortait d’un théâtre désert, les poches vides, les mains pleines de mots. Elle riait, comme on rit pour ne pas mourir d’ennui. Il leva les yeux, elle leva les siens; il n’y eut rien d’autre à faire que de se reconnaître. C’était elle. C’était lui. Rien d’autre. Le reste, les habitudes, les visages, la ville, la pluie, tout s’effaçait comme un décor mal peint. — Tu crois aux révélations ? demanda-t-elle, sans raison. — Non. Mais je crois aux fautes nécessaires. — Alors on va s’aimer comme des coupables. — Comme des enfants qui volent des allumettes. Et tout partit de là. Il s’appelait Georges, ou disait s’appeler ainsi. Elle, peut-être Léonie. Ce n’était pas important. Leurs noms n’avaient déjà plus d’adresse. Ils décidèrent de s’enfuir parce qu’ils ne savaient plus revenir. Pas de plan, pas de valise...