Les vignes amoureuses
Il y a eu d’abord des années de contournement. Des regards pris de biais, des rendez-vous trop courts, des départs au petit matin pour éviter de faire du bruit dans le cœur de l’autre. Lui avançait avec cette élégance triste des hommes qui se pensent faits pour la marge : un pas dedans, deux pas dehors, persuadé qu’aimer pleinement relevait de l’indécence ou du mauvais romantisme. Il se disait poète maudit par hygiène morale, par crainte aussi, car il faut du courage pour être heureux sans ironie. Elle, au contraire, vivait l’amour comme une évidence dangereuse. Elle croyait aux gestes francs, aux élans sans filet, aux robes qui attrapent la lumière comme si le monde devait suivre. Elle l’aimait sans calcul, avec cette patience lumineuse qui n’attend rien mais espère tout. Entre eux, il y avait une tension noble : celle des histoires qu’on sent immenses mais qu’on retient par peur de les abîmer....